Pratiques de l'institutionnel

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27/02/2015

Stratégies d’intervention avec des jeunes en difficulté :


prélude pour une clinique psychosociale

« Une santé mentale suffisamment bonne peut être définie
comme la capacité de vivre et de souffrir
dans un environnement donné et transformable,
sans destructivité mais non pas sans révolte »
in Furtos J., Laval C. (Sous la dir de)
La santé mentale en actes, de la clinique au politique
Ed. Eres (2005), page 32
                                                         

Eléments contextuels
La situation sociale actuelle produit de nouvelles formes de souffrance.
Des problématiques de vies  insensées,  impensables, de grande  exclusion,  confrontent les  travailleurs du  social au bouleversement de leurs repères professionnels et favorisent des décisions politiques flottantes ou extrêmement segmentées.
L’état social tend à devenir un auxiliaire correcteur et gestionnaire des dysfonctionnements majeurs causés par l’autonomie prise par la logique économique.
Les réponses classiques aux troubles de comportement et de socialisation des jeunes étaient connues : correction, mises à l’écart, médicalisation, judiciarisation, enfermement…  Ces pratiques n’ont pas été oubliées, mais il est clair qu’elles sont actuellement perçues comme trop tardives, inopérantes, et parfois même  nuisibles. Et puis, que faire lorsque c’est le fonctionnement même de la société qui est mis en question comme producteur de défaillances, d’inadaptations, de désaffiliation (Castel 1998) ?





Nouvelles formes de pathologies
Les psys, au sens large, se réfèrent en général à des  théorisations individuelles qui préconisent des traitements individuels et une forme de psychologisation qui réduit la complexité des formes de subjectivation. Il apparaît dès lors indispensable d’articuler autrement les formes d’intervention.  La prise en compte des appartenances groupales, anthropologiques, économiques, politiques et sociales donne accès à un champ de santé mentale dans lequel la psychologie/psychiatrie n’est plus qu’un des éléments clef de ce champ. L’approche « psy » se conjugue alors à d’autres regards pour construire des approches plus adaptées aux terrains sensibles.
On peut dès lors travailler sur les effets psychiques de la « mauvaise » précarité, celle qui a pour horizon ultime le sentiment de ne plus appartenir à la communauté des humains (Furtos 2008).
Furtos explicite ce qu’il dénomme le syndrome « d’auto-exclusion » : au bout du désespoir, le sujet sort de lui-même pour rester en vie ; il doit alors s’empêcher de vivre et de souffrir avec autrui pour rester vivant. Le sujet reste effectivement vivant, mais à l’envers, ce qui n’est pas sans effet sur les personnes qui sont en contact avec lui : cette manière d’éviter le contact favorise un surcroît de rejet et/ou de rétorsion, peut-être même l’oubli ou la répulsion.
Ce syndrome naît d’une triple perte de confiance : en soi-même, et l’on parle alors de troubles du narcissisme,  en autrui, ce qui conduit à l’isolement et la paranoïa sociale, en l’avenir, d’où découle un sentiment collectif de décadence, forme de mélancolie sociale. De nombreux adolescents et jeunes adultes développent des symptomatologies variées qui interrogent cette manière de s’auto-exclure.
 Vous reconnaîtrez, dans ce processus, l’envers de ce qui constitue la « bonne » précarité, celle dont chaque petit humain fait l’expérience à travers ses détresses infantiles et qui le conduisent à construire une triple confiance : en lui-même, en autrui, et en l’avenir.

 Transversalisation des services
Ces nouvelles formes de pathologie ont progressivement induit le développement de prises en charge complexes, ouvertes sur les ressources du réseau social élargi. Voici quelques exemples de projets et services, très différents, qui oeuvrent dans ce sens.
Autour des écoles, des centres de proximité, implantés dans les quartiers, assurent tout aussi bien le soutien scolaire qu’un partenariat actif école-famille, ainsi que l’accueil et l’écoute de toute situation de détresse familiale ; des groupes de pairs (parents, jeunes, travailleurs ou enseignants) peuvent être mis en place.
A Bruxelles, par exemple, un Service de santé mentale implanté dans un quartier défavorisé et précarisé, développe l’approche psychosociale adaptée au traitement de problématiques psychiatriques (enfant et/ou adultes) ; une équipe de « Promotion de la santé mentale communautaire » développe conjointement une approche de mise en commun des ressources, d’échanges et de formation. Toute personne confrontée à une question de communauté, de groupe d’appartenance, peut faire appel à cette équipe qui élabore avec les demandeurs une stratégie d’intervention adaptée. Par exemple, si un problème de voisinage devient critique au sein d’habitations à loyers modérés (HLM), quelques réunions avec les personnes impliquées dans le problème permettront de rétablir la communication et les engagements réciproques.
Ce service soutient également la coordination des réseaux d’échanges réciproques de savoirs ( RERS) pour la région de Bruxelles-Capitale. Ces projets mettent en relation un offreur et un demandeur de savoir, sans limitation de sexe, d’âge ou de statut social. Encore faut-il avoir procédé au repérage des savoirs, à la compréhension de l’offre et de la demande, ainsi qu’à la mise en relation de l’offreur et du demandeur afin de préciser les conditions de l’échange ( où ? quand ? comment ?), le nombre des rencontres et leur mode d’évaluation. Le terme de « réciprocité » engage chacun quant au fait d’être à la fois offreur et demandeur, d’être tour à tour enseignant et apprenant, d’accepter de se retrouver dans les deux postures. Cette réciprocité est indirecte : je peux apprendre une recette de cuisine avec Yvette et offrir l’aide à l’écriture d’un rapport de stage à Béatrice qui, elle, offre la technique de la broderie à Yasmine et Brigitte qui chacune vont offrir à leur tour… Ces échanges sont fondés sur des principes simples : tout le monde a des savoirs ; tout savoir peut être transmis ; transmettre son savoir est valorisant. La personne qui transmet son savoir est obligée de s’interroger sur les conditions d’intégration de ce savoir : Qu’est-ce qui m’a permis d’apprendre ? Comment vais-je transmettre ? Pour transmettre son savoir, un retour réflexif sur sa propre démarche d’apprentissage est indispensable. L’essentiel est dit, mais la mise en œuvre d’un tel projet collectif demande bien sûr une grande vigilance.

Le SAS, Service d’aide à la scolarité, accueille pour une année un groupe de jeunes en situation de décrochage scolaire. Des entretiens préalables, aussi bien avec les écoles qui doivent être d’accord de les réinscrire après leur année d’écartement, qu’avec les parents et le jeune, permettent d’analyser les situations et l’adhésion du jeune à ce projet. Les jeunes se retrouvent dans un emploi du temps quasi-scolaire, sauf que les activités sont toutes centrées sur des activités d’expression (vidéo, théâtre, musique, danse, peinture, cirque,…) qui vont les confronter  à d’autres manières d’être en situation d’apprentissage en groupe. Il est question d’oser découvrir des nouvelles potentialités, de retrouver le plaisir de faire et d’apprendre, de changer le regard sur soi et sur les autres. Ce sont des projets plein de turbulence qui vivent au rythme de jeunes déstructurés et destructurants.
   
  Le  « Dépannages d’urgence et de nuit (DUNE) » est organisé autour de travailleurs de rue qui ouvrent en soirée deux comptoirs d’échange de seringues, et qui circulent dans les lieux urbains identifiés comme lieux à risques du point de vue de la consommation et la vente de drogues pour faciliter l’accès aux mesures de réduction des risques sanitaires. Les travailleurs favorisent ainsi la création de liens de présence et de paroles.

En Belgique, depuis l’année 2002, chaque citoyen peut se porter candidat pour devenir tuteur d’un mineur étranger non accompagné (M.E.N.A.).  Dès que cette candidature est agrée par le Service des tutelles (Ministère de la Justice), le tuteur est chargé de la tutelle d’un Mena (qui peut être âgé de quelques mois à 17 ans). Il doit alors accompagner celui-ci dans toutes les démarches nécessaires à l’obtention d’un droit de séjour auprès de l’Office des étrangers, ainsi qu’à toutes démarches visant à lui assurer la sécurité dont il a besoin : accueil, hébergement, soins de santé, conditions de scolarité ou de formation en fonction de son âge, et ceci jusqu’à sa majorité.  Le tuteur est ainsi amené à collaborer avec un très grand nombre de services psychosociaux qui peuvent l’aider dans la responsabilité parentale qu’il assume de manière transitoire en l’absence d’autres garants identifiés. De nombreuses questions se posent sur ce que peut être un accompagnement suffisamment distancié, ni trop proche, ni trop lointain, en fonction des âges et des problématiques, de jeunes  aux prises avec des histoires de vie très chahutées.


 
Travailler ensemble et multiplier les regards
 Bien d’autres exemples pourraient encore venir étayer l’hypothèse d’avoir à inventer de nouvelles formes de pratiques. Car il est d’abord urgent de résister à la contamination de l’impuissance qui gagne les professionnels confrontés à des situations sociales gravement dégradées qui demandent l’articulation de plusieurs services. L’usure des professionnels est souvent relative aux  épreuves de cette professionnalité : confrontés sans cesse à des situations qui paraissent sans issue, à ce qu’on pourrait appeler une « clinique de la plainte », les professionnels font, la plupart du temps, face à des cadres d’action contradictoires avec lesquels ils doivent composer et agir de manière solitaire et invisible. Cette invisibilité est l’attribut de tous ceux qui sont eux-mêmes leur propre outil de travail et qui, quelles que soient leurs prescriptions de travail, ne peuvent compter que sur leurs propres capacités relationnelles pour les mettre en pratique.

Heureusement, le développement de projets communautaires et des pratiques de réseaux a permis de mettre l’accent sur les ressources des personnes, tant celles des professionnels que celles des utilisateurs. Le regard ne se fixe plus uniquement sur les plaintes et souffrances.   Il s’agit alors de travailler dans, et à partir, des communautés. Qu’est-ce qui fait « soin » pour un individu donné ? La religion, la magie, la guerre, la communauté d’appartenance…  apportent incontestablement des réponses aux souffrances humaines. En tant que professionnel, nous nous devons de nous obliger à penser à l’extérieur de notre «  boîte de Pandore » professionnelle pour explorer ce qui est important pour l’utilisateur dans son contexte. Il est fondamental aussi que nous nous engagions dans un regard critique sur notre propre background professionnel pour être en capacité de rester aux côtés des usagers, accessibles à la complexité et la diversité des identités personnelles et culturelles.

 Les réseaux de professionnels comportent des risques : d’abord celui d’une espèce de « babélisation » (chacun parle sa langue et personne ne se comprend) ; et celui des conflits éthiques (souvent autour du secret professionnel partagé : partager quoi ? avec qui ?). Quelques principes éthiques servent utilement de repères : ne pas nuire, travailler avec l’accord de l’utilisateur, accord  fondé sur le respect, la dignité et la protection des droits des utilisateurs.
Quel que soit le contexte, partageons le goût de vivre, en relations .

                                                                                             Christine Vander Borght
                                                                                             Psychologue, formatrice, superviseur


Bibliographie
AUSLOOS G., (1995) : La compétence des familles , Erès, Toulouse
CASTEL R., (1998) : Du travail social à la gestion sociale du non-travail, in Esprit, A quoi sert le travail social ?
DUCOMMUN-NAGY C., (2006) : Ces loyautés qui nous libèrent,  Lattès, Paris
FURTOS J., (2008) : Les cliniques de la précarité,  Masson, Genève
HEBER SUFFRIN C. et le MRERS, (2001) : Partager les savoirs, construire le lien,  Chronique Sociale, Lyon
PHARO P., (2001) : La logique du respect, Le Cerf, Paris
VANDER BORGHT C., (sous la dir.) (2007) : Qu’est-ce qui fait autorité dans les institutions médico-sociales ?  Erès, Toulouse


 Publié dans : Terrains sensibles : stratégies et projets d’intervention, Revista « Anduli »,  « Violencia juvenil y ecologia, en territorios urbanos », n° 9, departamento de sociologia, Séville, 2009. 


Résumé

Avec des jeunes qui sont en décrochage scolaire, qui perdent confiance en eux-mêmes et en autrui, et pour lesquels il semble qu’aucun avenir ne soit plus à espérer, chaque professionnel est sollicité pour trouver de nouvelles formes de prises en charge ouvertes à la complexité des situations et à la transversalité du réseau social. Différents exemples seront présentés dans cet article. Avec le souci de maintenir vivantes les relations avec les personnes en difficulté, et avec les professionnels impliqués.

Mots clés :  Auto-exclusion sociale – travail de réseau -  éthique professionnelle



With young people who are school leavers, who lose confidence in themselves and in the others, and when they do not see any
future, each professional is asked to find new ways to intervene. These ways have to be open to the complexity of situations and to the social network’s transversality. Several examples are presented in this article, each of them taking into account the relationships between people in difficulty and involved professionals. 

Key words : social self exclusion – social network – professional ethics



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